André Léo : l’héritage intellectuel de Grégoire Champseix et de la communauté socialiste de Boussac

Cet article retranscrit la contribution écrite de Claude Latta, historien du socialisme associationniste pour la conférence sur André Léo qui s’est tenue au Théâtre de la Passerelle le 06 novembre 2021.

André Léo fut journaliste et romancière, féministe et révolutionnaire : née Léodile Béra, devenue Léodile Champseix par son mariage, elle est connue aujourd’hui sous son pseudonyme littéraire composé des prénoms de ses deux fils jumeaux, André et Léo ; elle s’est imposée progressivement dans notre mémoire collective comme l’une des femmes socialistes et féministes les plus importantes du XIXe siècle. Le Limousin, proche de son Poitou natal, a joué, nous le verrons, un rôle important dans son parcours intellectuel et politique.  

Léodile Béra avait été l’épouse de Grégoire Champseix[1], un Corrézien né à Treignac, membre de la communauté socialiste de Boussac qu’avait fondée Pierre Leroux[2]. Par lui, elle fut au contact du « socialisme utopique » que l’on redécouvre aujourd’hui. Exilée en Suisse avec son mari, rentrée en France après l’amnistie de 1859-1860, elle participa au mouvement littéraire et féministe de la fin du Second Empire par ses romans et ses essais. Elle fut une journaliste engagée, favorable à la Commune en 1871. 

Veuve en 1863, elle avait rencontré en 1868 Benoît Malon, dont elle devint la compagne. Benoît Malon était un ouvrier teinturier, instruit, membre de l’Internationale, devenu, avec Eugène Varlin, l’un des responsables de celle-ci en France, député de la Seine en 1871, membre élu de la Commune de Paris. Par lui, elle fit partie du mouvement ouvrier qui s’affirma à partir de 1867-1868 et fut membre, elle aussi, de l’Internationale. Elle apporta dans cette génération, l’héritage du socialisme utopique qu’avaient illustré – entre autres – les pionniers de Boussac.

De Grégoire Champseix à Benoît Malon, de Boussac à la Commune de Paris, s’inscrit ainsi le parcours personnel d’André Léo. Non que son évolution ait été dépendante de deux hommes : André Léo a suffisamment de caractère et d’idées pour réfléchir et agir par elle-même et fut même souvent une inspiratrice. Mais ses rencontres illustrent son évolution et marquent les étapes d’une vie.

Léodile Béra et Grégoire Champseix

Léodile Béra était née en 1824 à Lusignan (Vienne), fille de Louis Béra notaire, et de Thalie Belloteau. Elle appartenait à une famille de notables cultivés, propriétaires terriens et hommes de loi, favorables à la Révolution puis ralliés à l’Empire. En 1830, la famille s’installe à Champagné-Saint-Hilaire où Léodile passe sa jeunesse. Jeune fille indépendante et cultivée, elle se refuse à participer à la « vie mondaine » de province et à faire un « mariage arrangé ». Elle s’instruit, s’intéresse aux problèmes du monde rural. Elle se plait à la campagne où elle observe la nature, parle aux paysans, s’intéresse à leurs travaux ; elle comprend que l’organisation sociale du monde rural, fondée sur le fermage et le métayage, les asservit. Elle constate aussi l’infériorité et l’asservissement des femmes dans la société. Dans sa vie personnelle, elle se sent vite prise dans un piège : elle ne veut pas se marier, elle ne veut pas entrer dans un système qui opprime les femmes mais elle ne voit pas comment sortir du système : elle connait, très tôt,  ce que nous appellerions un « épisode dépressif » : c’est elle qui le raconte, plus tard, à son amie Elise Grimm : 

« Moi aussi, et bien plus tôt que vous, à 18 ans, je m’ennuyais profondément, dans un milieu où ma vie n’avait pas d’objet et d’où je ne voyais aucun moyen de sortir, car les mariages que j’aurais pu contracter m’étaient impossibles, et le mariage même, par tout ce que j’en voyais, me déplaisait. Je suis tombée malade et gravement, comme dépérit en ce monde toute plante hors de sa terre ». Une sorte de dépression, sans doute ? « C’est le goût d’écrire qui m’a ranimée, de la vie active qui m’a guérie ».[3] 

Ce goût d’écrire, la lecture de la Revue sociale de Pierre Leroux, l’écriture d’articles dans celle-ci l’ont conduit à entretenir une longue correspondance avec Grégoire Champseix, l’un des rédacteurs de la revue.

Grégoire Champseix – dit Pierre Grégoire[4] Champseix – est une figure un peu oubliée : né en 1817, il était Corrézien, fils de cultivateurs de Treignac (Corrèze), situé au bord du plateau des Monédières. Les Champseix venaient du village de Tarnac, au cœur de la « Montagne limousine », issus de paysans sans terre qui avaient travaillé dur (annexe I : la généalogie de la famille Champseix). Grégoire Champseix apparaît à Boussac en 1844 : on ne sait pas grand-chose de sa jeunesse ; il est ouvrier imprimeur – l’imprimerie, c’est l’aristocratie du monde ouvrier. Disciple de Pierre Leroux, il fait partie, dès le début, de la communauté de Boussac[5], installée en 1844 avec l’aide financière de George Sand. 

La communauté de Boussac et la doctrine de Pierre Leroux

La communauté de Boussac – on en recense 64 membres pour l’ensemble de la période 1846-1851 – exista de 1844 à 1848, et même, en partie, jusqu’en 1851 (annexe II : les membres de la communauté de Boussac). Elle comportait une imprimerie, installée dans les bâtiments de l’ancien hospice de Boussac ; une école accueillant les enfants de la communauté mais aussi ceux des villageois. Une petite communauté agricole se mit en place dans un l’un des villages proches, aux Bruyères ; 

On trouvait dans la Communauté, outre de nombreuses individualités, deux grands groupes : 

– Les familles de Pierre Leroux et de ses trois frères, Jules, Charles et Achille représentaient, au total, en 1846, un groupe de 20 personnes. 

– Le groupe des ouvriers typographes : Luc Desages, qui devint plus tard le gendre de Pierre Leroux ; Grégoire Champseix, Prosper Charbonnier, Adolphe Berteault. Il y avait aussi Ulysse Charpentier, jeune avocat de Poitiers, qui devint compagnon imprimeur pour pouvoir participer au travail de la Communauté : un exemple d’« intellectuel » qui « allait au peuple ». Ces ouvriers typographes ontentre 22 et 27 ans, logent dans une maison située rue de l’Eglise. D’autres sont arrivés ensuite : citons Ernest Lebloys qui appartenait à une famille de médecins limousins et avait fait ses études au lycée de Limoges : il devint, lui aussi, un des disciples de Pierre Leroux et s’associa à ses travaux.[6]

La plupart des membres de la Communauté travaillaient à l’imprimerie mais certains d’entre eux rédigeaient aussi des articles. On avait voulu abolir la distinction entre travail manuel et intellectuel. La Communauté imprimait les ouvrages de Pierre Leroux. Elle éditait aussi ses deux périodiques. La Revue sociale ou solution pacifique du problème du prolétariat créée en janvier 1845 et L’Eclaireur du Centre qui devait engager plus directement le combat politique. Le rayonnement de Leroux est illustré par le grand nombre de ceux qui venaient faire « le pèlerinage de Boussac ».

Grégoire Champseix fut, avec Luc Desages et Pauline Roland, l’un des porte-paroles de Pierre Leroux. Ils forment une triade : Pierre Leroux voit en effet dans le dogme chrétien de la Trinité une vérité universelle La triade est « l’association naturelle de trois hommes représentant chacun […] la connaissance, le sentiment, et la sensation » (il y a parfois des aspects un peu ésotériques dans la doctrine de Pierre Leroux…)

– Luc Desages, ouvrier typographe, principal disciple de Pierre Leroux, l’un des rédacteurs de la Revue sociale, représentait la sensation.

– Pauline Roland, institutrice, ancienne saint-simonienne, féministe, qui avait rejoint, pleine d’enthousiasme, la communauté de Boussac, représentait le sentiment. Dans son école, elle  s’attache à développer non seulement les connaissances des élèves mais aussi leurs qualités humaines, morales et affectives.[7]

– Grégoire Champseix représente, lui, la connaissance ; il publie, dans la Revue sociale entre novembre 1846 et mars 1847, une série de cinq articles, signés de son nom, sous le titre Exposé sommaire de la Doctrine de l’Humanité – la doctrine de Pierre Leroux (annexe III : les articles de Grégoire Champseix dans la Revue sociale).

La « doctrine de l’Humanité »[8], reprise et diffusée par Grégoire Champseix insiste sur les points suivants :  

– Elle affirme la « perfectibilité et l’unité du genre humain » et la possibilité de transformer la société : « le ciel est sur la terre » écrit-il. Les hommes s’élèvent eux-mêmes en servant l’Humanité. Leroux affirmait l’unité du genre humain, refusant toute discrimination liée à la race, à la classe sociale et au sexe. Il est favorable à l’égalité des hommes et des femmes. L’égalité doit être aussi civique (le droit de vote pour les femmes). La société doit fournir gratuitement l’instruction à tous. 

– La « doctrine » s’inscrit dans l’Histoire. Elle se réfère au christianisme – sans la Révélation ni l’Eglise : « Un régime de fraternité et d’égalité est au bout de toutes les prophéties de l’Evangile ». Elle se réclame de la République. Leroux : « Nous sommes socialistes, si l’on veut entendre par socialisme la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : Liberté, Fraternité, Egalité ». Un socialisme républicain, donc.

– Dans son article, Grégoire Champseix insiste sur l’importance de la solidarité et de l’association. Leroux croyait à la vertu de l’exemple : ainsi la communauté de Boussac, par ses expérimentations, peut-elle ouvrir de nouvelles voies à l’organisation sociale.

De Limoges à la Suisse

En 1847 et 1848, Grégoire Champseix rédigea, en collaboration avec Pauline Roland et Luc Desages, L’Eclaireur du Centre qui paraissait à Limoges. Il fit partie des cercles républicains de la ville, adhéra à la franc-maçonnerie. Il participa à la campagne des banquets et à la Révolution de 1848, fut membre de la Société Populaire Démocratique. Il était l’ami des républicains Marcellin et Denis Dussoubs et de l’avocat Théodore Bac. 

Des troubles eurent lieu à Limoges en avril 1848 : le 27 avril 1848, les ouvriers s’insurgent contre les résultats des élections, s’emparent des urnes, détruisent les procès-verbaux des élections, occupent la ville, désarment la garde nationale et pillent les armureries[9]. Ils ont peur que le suffrage ne leur vole « leur » Révolution. Denis Dussoubs et Grégoire Champseix jouent un rôle de « conciliateurs », essayent d’éviter l’effusion de sang entre les gardes nationaux « bourgeois » et les ouvriers. Les ouvriers limougeauds sont maîtres de la ville pendant plusieurs jours. L’arrivée de troupes venues de Paris permet le rétablissement de l’ordre mais les bourgeois de Limoges ont eu très peur. Le 22 juin 1848, alors qu’éclatent à Paris les « journées de Juin », Denis et Marcellin Dussoubs et une quarantaine de militants républicains sont arrêtés. Le Peuple, de Denis Dussoubs, est suspendu. 

Le Peuple reprit sa parution en octobre 1848 avec une nouvelle équipe : Grégoire Champseix, qui avait joué jusque-là un rôle assez secondaire, est le nouveau rédacteur en chef et est assisté d’Ernest Lebloys – un ancien de Boussac – et de François Villegoureix. La nouvelle série du Peuple est d’inspiration plus ouvertement socialiste que la précédente Le journal s’engage dans le combat politique[10], ce qui pour Champseix est une véritable mutation : jusque là il était resté, avec Leroux, sur le plan des idées philosophiques et, pendant la crise d’avril 1848, avait été partisan de l’apaisement et de la négociation. Le Peuple soutient Raspail lors de l’élection présidentielle de 1848 et fait campagne pour les candidats démocrates-socialistes lors des Législatives de 1849. Leur programme est publié dans Le Peuple. Une grande attention est apportée aux problèmes des paysans. Les élections législatives de mai 1849 sont d’ailleurs marquées par le ralliement d’une partie de la France rurale à la République. 

Ces prises de position du Peuple attirent sur Grégoire Champseix les tracasseries du pouvoir et la répression judiciaire. Un premier procès lui est intenté – le gérant d’un journal est pénalement responsable. Il est renvoyé devant la Cour d’Assises de Limoges, et est reconnu coupable de diffamation, condamné à 18 mois de prison et 2000,00 francs d’amende[11]. Il dut faire appel puisqu’il resta en liberté. 

38 républicains arrêtés à la suite du 27 avril 1848 furent jugés un an après par la Cour d’Assises de la Vienne siégeant à Poitiers. Le procès eut lieu du 14 mars au 26 avril 1849. Le principal accusé, Genty, déclaré « coupable d’excitation à la guerre civile, d’entrave aux élections et de tentative d’insurrection » fut condamné à la déportation. Les autres étaient condamnés à des peines de prison de six mois à deux ans. Lebloys, outre ses fonctions de journaliste, assurait la défense des accusés Talandier et Mollat. Le 5 avril, il avait été expulsé de la salle des débats pour avoir pris la parole lors de la déposition d’un témoin.[12]

Les comptes rendus du Peuple avaient irrité les magistrats et les autorités. On décida d’intimider et de frapper les journalistes. La loi de 1822 et les mesures contre la presse prises en juillet 1848 permettaient de poursuivre immédiatement et sans instruction préalable Grégoire Champseix, journaliste, gérant du journal. Il fut poursuivi « sous la prévention de  délits d’infidélité, de mauvaise foi et d’outrage dans le compte rendu du procès criminel qui vient de se dénouer devant la Cour »[13]. Grégoire Champseix, qui se savait condamné d’avance, ne se présenta pas et son avocat Michel de Bourges – l’un des chefs du parti républicain, ami de George Sand – déclara que son client « faisait défaut » et qu’en conséquence il ne plaiderait pas. 

On reprochait à Grégoire Champseix quelques passages de quatre de ses articles. Il est accusé d’avoir mis en cause les magistrats instructeurs, « trois magistrats de Louis-Philippe et de Charles X »[14], et d’avoir rappelé que « la Cour de Poitiers » était celle « qui avait condamné Berton ». Le souvenir de l’exécution du général Berton était très vivace dans le Poitou : héros des guerres de la Révolution et de l’Empire, membre de la Charbonnerie, il avait comploté contre la Restauration et, condamné à mort, avait été guillotiné à Poitiers (1822). Champseix a aussi dénoncé la façon « partiale » dont le président avait conduit les débats. Il avait dit « son dégoût » devant le spectacle donné par le procès, la haine des témoins à charge, les inexactitudes de leurs témoignages. 

On reprochait aussi à Champseix des écrits diffamatoires et injurieux à l’égard d’Ulysse Trélat, commissaire général du gouvernement venu à Limoges en mai 1848. Champseix avait rappelé à Trélat qu’il avait été autrefois un révolutionnaire qui complotait contre la Restauration. Grégoire Champseix, reconnu coupable de « compte rendu infidèle et de mauvaise foi » et « injurieux pour l’un des magistrats de la Cour » fut condamné par défaut à trois ans de prison et 6000 francs d’amende. Pour faire bonne mesure, Grégoire Champseix fut, au même moment, traduit à nouveau devant la Cour d’Assises de Limoges et condamné pour un article du n° du Peuple du 29 avril 1849 à une peine de quatre ans de prison et de 5000 francs d’amende : il était reconnu coupable « d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la République »[15]. Manifestement, on avait voulu l’abattre. Grégoire Champseix partit alors pour la Suisse. 

Léodile Béra, lectrice de la Revue sociale, était entrée en correspondance avec Grégoire Champseix. Elle devint collaboratrice de la revue et, en 1850, publia dans celle-ci deux nouvelles ainsi que quelques poèmes ; elle échangea aussi toute une correspondance avec Grégoire Champseix et leurs échanges continuèrent lorsque Grégoire s’exila. Il subsiste d’ailleurs des zones d’ombre dans leur histoire assez romanesque puisqu’on ne sait pas si Léodile et Grégoire s’étaient rencontrés avant son départ pour l’exil – peut-être à Poitiers ? – ou s’ils ne sont vus pour la première fois qu’en Suisse au moment de leur mariage (Annexe IV : la rencontre de Grégoire Champseix et de Léodile Béra). En tout cas, Léodile, accepta la demande en mariage du jeune homme, le rejoignit et l’épousa à Assens, près de Lausanne, le 20 décembre 1851. Léodile Béra était devenue Léodile Champseix. 

Le mariage de Léodile fut, semble-t-il, heureux et André Léo évoqua plus tard ces années du bonheur partagé : « Quand on s’aime – j’ai su cela comme une autre – c’est assez de plaisir que d’être ensemble, et plus on a le cœur attaché, plus on jouit tranquillement de ce bonheur-là ». Et encore : « Je crois de toutes les forces de mon âme à l’amour, à l’amour vrai, à la fois idéal et charnel, aspiration de tout l’être où la femme n’est plus l’idole d’un jour, mais la compagne, l’amie, l’amante de toute la vie ». Deux jumeaux, André et Léo naquirent en 1853 ; leurs prénoms devinrent ensuite, on l’a dit, le pseudonyme littéraire de Léodile, André Léo. 

Léodile et Grégoire Champseix vécurent en Suisse, dans le canton de Vaud, de 1851 à 1859. Grégoire fut mêlé à la vie politique et culturelle locale ; il était l’ami d’un conseiller d’état, Louis-Henri Delarageaz, admirateur de Pierre Leroux, directeur du Nouvelliste vaudois, le journal radical de Lausanne. Il fut d’abord engagé par ce journal auquel il donna des articles, au moins jusqu’en 1851 puis devint professeur à « l’Ecole moyenne » (le collège) de Lausanne. Delarageaz était l’un des fondateurs du parti radical, anticlérical et favorable à un gouvernement fédéral fort capable de résister aux cantons catholiques très conservateurs. Les radicaux, au pouvoir à Lausanne depuis 1845, venaient de l’emporter au niveau fédéral en 1848. Grégoire et Léodile Champseix ont donc vécu dans un canton « progressiste » de la Suisse où l’on essayait de mettre en pratique certaines idées républicaines. Ce fut certainement une expérience intéressante pour des Français exilés.

Léodile Champseix était tentée par l’écriture. Dès 1859, paraît son premier roman, Une vieille fille. En 1860, elle publie Un mariage scandaleux, réédité en 1862. 

Retour à Paris et mort de Grégoire Champseix

Finalement, après l’amnistie de 1859-1860, Grégoire et Léodile Champseix rentrent à Paris où ils s’installent dans le quartier des Batignolles. Mais Grégoire Champseix s’intègre moins bien que Léodile ; surtout, il est malade, on le dit « fragile de poitrine », ce qui pourrait indiquer qu’il est atteint de tuberculose. Il meurt à Paris le 4 décembre 1863, âgé seulement de 46 ans. André Léo avait aimé son mari et, féministe, lui avait su gré, en disciple de Pierre Leroux, de comprendre les aspirations des femmes. Elle resta fidèle à sa mémoire et, en souvenir de lui, fit le « pèlerinage » de Treignac, son pays natal où elle est allée en 1868 puis en 1869 : elle séjourna chez Marguerite Champseix, la sœur de Grégoire dont le mari était maçon à Treignac. André Léo recueillit des histoires qui formèrent, en 1870, un récit, Légendes corréziennes qui lui donne aujourd’hui, en Corrèze, un statut d’auteure « régionaliste »[16]. C’était surtout un hommage discret et émouvant à Grégoire Champseix.

Léodile fut une admiratrice de Pierre Leroux : elle a lu la Revue sociale, et elle a même écrit dans cette revue, avant de connaître Grégoire Champseix. Elle connaît la « doctrine de l’Humanité ». Par Grégoire Champseix, devenu son mari, elle a recueilli la mémoire de cette communauté de Boussac qui a attiré l’attention des républicains des années 1840 et mis en lumière les idées d’association et de solidarité qui marquent si fortement le mouvement socialiste naissant. 

André Léo romancière et journaliste

Après la mort de son mari, Léodile doit gagner sa vie, élever ses deux garçons. Elle écrit des essais et des romans, fréquente les milieux intellectuels liés au protestantisme libéral et aux socialistes. Elle est l’amie d’Elie et d’Elisée Reclus, d’Élise, femme du pasteur Edmond de Pressensé, de Louise Michel. En mars 1868, par les Reclus et Elise de Pressensé, elle rencontre Benoît Malon, ouvrier teinturier, membre de l’Internationale, la personnification, lui avait-on dit, de son héros, Michel, dans Un mariage scandaleux. Peu après, en juillet 1868, Malon est condamné à trois mois de prison pour ses activités au sein de l’Internationale. Les lettres qu’échangent alors André Léo et Benoît Malon – qui a 17 ans de moins qu’elle – nous permettent de bien connaître les débuts de leur amitié et, sans doute de leur liaison.  Benoît Malon, non seulement est membre de l’Internationale (l’AIT, association internationale des travailleurs), mais a commencé sa carrière de militant en organisant la grève des teinturiers de Puteaux et en créant une coopérative de consommation et de crédit mutuel, la Revendication qui avait pour objectif de casser la logique du système capitaliste. Il retrouvait ainsi certaines des intuitions du socialisme utopique. 

André Léo publie en 1868 un Manifeste, signé par 19 femmes, qui réclame l’égalité des sexes ; elle fonde en 1869 la Société pour la revendication des droits des femmes, publie dans Le Droit des Femmes de Léon Richer une série d’articles qui sont une réfutation des thèses antiféministes de Proudhon et qui sont ensuite réunis dans La femme et les mœurs : critique radicale du mariage et revendication du droit à l’instruction et du droit à un travail nécessaire à l’indépendance des femmes. L’ouvrage a une vision générale et ouverte de l’avenir : « Les femmes feront d’autant plus le bonheur de leurs compagnons et de leurs fils qu’elles auront les mêmes droits qu’eux ».

A la même époque, André Léo signe alors une dizaine de textes dans L’Association, « bulletin international des sociétés coopératives » (1864-1866), et collabore à La Coopération[17], « journal du progrès social », imprimé à Bruxelles. Elle y défend les travailleurs, les ouvrières du textile, et en même temps, plus largement, le droit d’association pour tous, y compris les femmes ; elle défend l’égalité des salaires et montre la nécessité de rapports nouveaux entre hommes et femmes, au cœur même du salariat.

Il est significatif que, lorsqu’André Léo intervient pour la première fois comme journaliste, ce soit pour parler des coopératives et du mouvement de la Coopération. L’héritage de Boussac ? 

André Léo, Benoît Malon et la Commune

Benoît Malon prit, à la fin de l’Empire, une place importante dans le mouvement ouvrier. Il  participa au congrès de Genève de l’AIT. D’abord mutuelliste et coopérateur, il évolua vers un collectivisme caractéristique de la première Internationale ; il fut aussi tenté quelque temps par les idées et les organisations de Bakounine. En 1868, Benoît Malon avait fait partie des neuf élus de la commission parisienne de l’AIT qui furent condamnés à trois mois de prison. Après sa libération, Benoît Malon, devenu journaliste à La Marseillaise de Rochefort, rend compte avec talent des grèves du Creusot (mars-avril 1870). En 18691870, il parcourt la France pour fonder de nouvelles sections de l’Internationale. A nouveau condamné en 1870, il est emprisonné à Mazas puis à Beauvais et libéré par le 4 septembre 1870. Ensuite, ce furent le siège de Paris et la Commune : Benoît Malon est membre de la Commune, maire de l’arrondissement des Batignolles. 

Pendant la Commune, André Léo collabore à plusieurs journaux révolutionnaires, en particulier à La Sociale. Elle prend des positions politiques fortes : 

– Il faut, écrit-elle, donner « la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous ».  

– Elle est favorable à la Minorité du conseil de la Commune[18] – dont Benoît Malon est membre – qui affirme que la Commune, même dans le danger, doit respecter toutes les libertés. Le socialisme ne se sépare pas de la liberté et de la démocratie : on est là dans l’une des traditions du socialisme français. 

– André Léo constate que Paris est isolé. Il faut donc gagner l’appui des paysans. Elle rédige avec Benoît Malon, l’Appel aux travailleurs des campagnes qui est diffusé à 100 000 exemplaires.

– André Léo appelle les femmes à se joindre à la lutte et demande qu’elles puissent s’enrôler et se battre : « Croit-on – écrit-elle – que l’on peut faire la Révolution sans les femmes ? ». 

– André Léo préside à l’Hôtel-de-ville la commission de l’enseignement professionnel des jeunes filles et fait partie de la commission de l’Enseignement : les filles doivent accéder à une formation professionnelle qui garantira leur indépendance.

 – André Léo participe aussi aux réunions de la section française de l’AIT et est membre du Comité de Vigilance des Citoyennes de Montmartre, qui appelait, entre autres, à former des ambulances (des infirmeries pour les blessés). Mais elle constate sur le terrain la difficulté à se faire accepter comme femmes et infirmières à des postes proches du combat. 

Après la « semaine sanglante », ce fut l’exil. C’est une autre histoire, éloignée de notre sujet et qui fut évoquée dans les autres communications de cette journée d’études…

 « Moi, fille de l’Humanité »

Au fil de cette communication, on a reconnu les idées qui furent communes à Grégoire Champseix et à André Léo et qui ont circulé de l’un à l’autre[19] : le lien entre le socialisme démocratique et la République ; l’adhésion à la cause des femmes ; la nécessité de l’émancipation des paysans ; l’importance de l’enseignement. Bien sûr, André Léo n’a pas calqué ses idées sur celle de Grégoire Champseix. Mais il était un socialiste de la génération des fondateurs, celle qui a « acclimaté la République » dans le socialisme. Grégoire Champseix avait prêché à Boussac et à Limoges la religion de l’Humanité. Dans son roman Aline-Ali,[20] André Léo raconte l’histoire d’une jeune femme, Aline, qui vient de comprendre à quel désastre a conduit le mariage « arrangé » de sa sœur aînée et qui s’indigne des paroles de son fiancé qui vient de lui expliquer que, dans le mariage, l’homme doit diriger le couple. Elle se rebelle et rompt avec lui, refusant l’asservissement : « Moi, fille de l’humanité, se dit-elle, descendre d’un degré l’échelle des êtres ! […] Renoncer à mon éternel héritage ! Souffler sur la flamme qui brûle en moi ! [alors que] je me sens jeune, forte, pleine d’élans, pleine d’avenir et prête à aborder vaillamment la vie ! ». André Léo a écrit : « Moi, fille de l’Humanité ». La formule sonne comme un écho de cette « religion de l’Humanité » qu’avait prêchée Grégoire Champseix à Boussac.

Notes de fin :

[1] Cf. « Champceix (ou Champseix) Grégoire » dans Jean Maitron (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français [désormais : Jean Maitron, DBMOF], 1ère série, t. I, Paris, Les éditions ouvrières, 1964 ; Notice biographique complétée par Marc Vuilleumier dans le Maitron-en-ligne. Cf aussi : Antoine Perrier, « Grégoire Champseix et André Léo », L’Actualité de l’Histoire, n° 30, 1960 ; Claude Latta, «André Léo, Grégoire Champseix, et l’exil en Suisse » dans Frédéric Chauvaud, François Dubasque, Pierre Rossignol et Louis Vibrac, Les vies d’André Léo, romancière, féministe et communarde, Rennes, PUR, 2015.

[2] Sur Pierre Leroux, lire : P.-Félix Thomas, Pierre Leroux, sa vie, son œuvre, sa doctrine, Paris, Félix Alcan, 1904 ; Jacques Viard, Pierre Leroux et les socialistes européens, Arles, Actes sud, 1982 ; Armelle Le Bras, De l’égalité dans la différence : le socialisme de Pierre Leroux, Paris, Presses de la Fondation des Sciences politiques, 1986 ; Vincent Peillon, Pierre Leroux et le socialisme républicain, Latresne, Le bord de l’eau, 2003 ; Bruno Viard, A la source perdue du socialisme français [anthologie commentée des textes de Pierre Leroux], Paris, Desclée de Brouwer, 1997.

[3] Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, fonds Lucien Descaves, 686. Lettre citée par Cecilia Beach et Louis Vibrac, « Elan d’une trajectoire » dans : Les vies d’André Léo, op. cit., p. 53.

[4] L’acte de naissance de Grégoire Champseix porte Grégoire comme seul prénom. Dans son acte de mariage et son acte de décès, il est dit Pierre Grégoire. Il est fréquent au XIXe siècle que les enfants aient un prénom usuel distinct du prénom de l’état civil. Grégoire Champseix a toujours signé ses articles Grégoire Champseix.

[5] Les archives de la Communauté de Boussac ont malheureusement été brûlées ou dispersées entre 1849 et 1851. Nous disposons pourtant de plusieurs sources et études : le récit de Pierre Leroux dans son ouvrage La grève de Samarez  ; le témoignage d’Auguste Desmoulins, «  Notes historiques sur l’Association de Boussac », Revue Sociale, 3e volume, 5e livraison, février 1850, p. 9-13 ; l’étude de Jean-Pierre Lacassagne, Histoire d’une amitié. Pierre Leroux et George Sand, Paris, Klincksieck, 1973. Daniel Dayen a aussi publié une remarquable étude consacrée à « L’imprimerie de Pierre Leroux à Boussac 1844-1849 », Mémoires de la Société des sciences naturelles, archéologiques et historiques de la Creuse, XLIX, 2003, pp. 163-188.

[6] https://maitron.fr/spip.php?article221882, notice LEBLOYS Ernest, version  mise en ligne le 8 janvier 2020.

[7] Cf. Edith Thomas, Pauline Roland. Socialisme et féminisme au XIXe siècle, Paris, Librairie M. Rivière, 1956 .

[8] « Exposé sommaire de la doctrine de l’Humanité », Revue sociale, 2e année, n° 3, décembre 1846, pp. 33-39 ,   n° 4, janvier 1847, pp. 49-57 ; n° 5, février 1847, pp. 65-76 ;  n° 6, mars 1847.

[9] Récit et analyse des événements dans : Alain Corbin, Archaïsme et modernité en Limousin op. cit., t. II, ; Philippe Vigier, La vie quotidienne en province et à Paris pendant les journées de 1848, Paris, Hachette, 1982 ; Philippe Grandcoing, La baïonnette et le lancis. Crise urbaine et révolution à Limoges sous la Seconde  République, Limoges, Pulim (Presses universitaires de Limoges), 2002. 

[10] Analyse dans Corbin, op.cit., t. II, p. 802.

[11] F. Drujon, Catalogue des ouvrages, écrits, dessins poursuivis, supprimés ou condamnés, Paris, 1879 et Le Moniteur du 2 octobre 1849. Renseignements communiqués par J.P. Bonnet.

[12] Notice Ernest Lebloys, dans le Maitron-en-ligne, op. cit.

[13] Cour d’Assises de la Vienne, Affaire de Limoges,  (avril 1848)…op. cit., p. 321.

[14] MM. Tixier-Lachassagne, Delisles et Grellet-Dumazeau, conseillers à la Cour de Poitiers.

[15] F. Drujon, op. cit.,  renseignements transmis par J.P. Bonnet.

[16] André Léo, Légendes corréziennes, Paris, L. Hachette, 1870. Deux rééditions contemporaines : André Léo, Légendes corréziennes, La Rochelle, La Découvrance, 2006 ; André Léo, Légendes corréziennes Cressé, PyréMonde (Éditions des régionalismes), 2012. 

[17] André Léo a publié dans La Coopération : « Lettre au Rédacteur », La Coopération, n° 12, 10 février 1867 ; « Les fêtes coopératives », La Coopération, n° 15, 24 mars 1867 ; «  Les Associations à Nantes », La Coopération, n° 18 , 5 mai 1867 ; [Nécrologie : Grégoire Bordillon], La Coopération, n° 25, 11 août 1867 ; « L’économiste et la ménagère », La Coopération, n° 26, 25 août 1867 ; « L’association agricole »,La Coopération, n° 10, 12 janvier 1868 et « Les Etats-Unis de l’Europe », La Coopération, n° 12, 9 février 1868.

[18] Claude Latta, « la Minorité de la Commune (avril-mai 1871) » dans Laure Godineau et Marc César (dir.), La Commune de 1871. Une relecture, Créaphis éditions, 2018. 

[19] Grâce aux travaux dont l’Association André Léo et l’Association des Amis de Benoît Malon ont réalisé ou provoqué la publication, les idées d’André Léo et de Benoît Malon sont beaucoup mieux connues : cf. Annexe V : publications.

[20] André Léo, Aline-Ali, dans : L’Opinion nationale, 2 sept.-29 oct. 1868 ; Paris, Librairie Internationale, A. Lacroix Verboeckhoven & Cie., 1869 ; réédition, André Léo, Aline-Ali, présentée et annotée par Cecilia Beach, Caroline Granier et Alice Primi, Chauvigny, Association des Publications Chauvinoises, 2011. 

Annexes